Venu tard, et par la petite porte
Je ne viens pas d'une famille où l'on sort l'échiquier le dimanche. Personne ne m'a montré comment bouge un cavalier, et pendant longtemps les échecs restent pour moi un jeu de gens sérieux, un peu poussiéreux. J'y arrive tard, et par la petite porte : les parties rapides en ligne, celles de trois minutes que l'on enchaîne tard le soir au lieu d'aller dormir.
Au début, on joue pour le frisson de la pendule. On perd une pièce en un coup, on gagne parfois parce que l'autre va encore plus vite que soi, et on recommence. Puis une partie vous reste dans la tête. On la rejoue, on cherche le moment où tout a basculé, et là quelque chose change : on ne veut plus seulement jouer, on veut comprendre pourquoi on perd. C'est ce jour-là que je deviens vraiment joueur d'échecs, même si mes parties ressemblent encore à des bagarres de cour de récréation.
Ce que j'aime dans ce jeu
Tout est sur la table. Pas de dé, pas de carte cachée, pas de coéquipier à blâmer. Si je perds, c'est que j'ai vu moins loin ou moins juste que la personne en face, et cette honnêteté brutale me plaît. Le jeu ne ment jamais, il ne flatte jamais, et il ne fait aucun cadeau à la fatigue.
J'aime aussi le silence d'une bonne position. Il y a un moment, souvent vers le vingtième coup, où un plan se dessine : ce pion qu'il faut pousser, cette colonne qu'il faut prendre, ce cavalier qui cherche sa case. Quand le plan tient et que la partie se plie dans le sens prévu, la satisfaction n'a rien à voir avec un coup de chance. Elle ressemble à celle d'un problème résolu.
Mes parties du soir
Ma routine est simple. Après mon travail et le repas, je m'installe avec une tasse de thé et je joue une ou deux parties longues, jamais dix parties rapides. Je note le résultat sur un cahier, avec une phrase, une seule : « trop vite au coup 18 », « bonne finale », « fatigué, à ne pas refaire ». Relire ce cahier de temps en temps m'apprend plus sur moi que n'importe quelle statistique.
Le week-end, je prends le temps d'analyser une partie perdue à fond, sans aide au départ, sur l'échiquier en bois posé sur la table du salon. Je pose les pièces, je cherche ce que j'aurais dû voir, et seulement ensuite je vérifie. C'est lent, c'est parfois humiliant, et c'est ce qui me fait progresser.
De l'écran à l'échiquier
Le passage du jeu en ligne au jeu sur l'échiquier, face à quelqu'un, me secoue plus que je ne l'imagine. Devant un vrai plateau, les cases où une pièce peut aller ne s'allument pas. La main hésite, le regard se perd dans les diagonales, on entend l'autre respirer et on se demande s'il a vu la même chose que soi. Toucher une pièce engage. Ma première partie en face de quelqu'un, je pense oublier la pendule pendant de longues minutes et me faire rappeler à l'ordre gentiment.
Aujourd'hui je préfère de loin le jeu en face à face. Une partie contre quelqu'un, c'est une conversation qui dure une heure sans qu'un mot soit dit, et la poignée de main de la fin vaut tous les boutons de l'écran. À Bruxelles, on trouve toujours quelqu'un pour pousser du bois un soir de semaine, et c'est devenu ma manière préférée de finir une journée.
Mes défauts, et ce que je travaille
Je préfère les écrire noir sur blanc, ça m'oblige à les regarder en face.
Ce qui me coûte des parties
- La précipitation. Je vois un bon coup et je le joue, alors qu'il y en a souvent un meilleur juste à côté. Le réflexe du jeu rapide me colle encore aux doigts.
- Le calcul court. Je m'arrête après deux coups, persuadé que « ça tient ». Trois coups plus loin, ça ne tient plus.
- Le rejet des positions calmes. Quand rien ne se passe, je cherche à forcer les choses, et c'est là que je me fais avoir.
Ce que je travaille
- Les finales de tours. Elles reviennent dans une partie sur deux et se jouent avec des règles précises que j'apprends une par une, patiemment.
- La tactique quotidienne. Un quart d'heure d'exercices chaque matin, sans pendule, en écrivant la solution avant de la vérifier.
- Ne pas jouer fatigué. Les soirs de grosse journée, je regarde une partie au lieu d'en jouer une. Mon cahier montre que c'est mon meilleur conseil à moi-même.
Mon niveau, sans chiffre
On me demande parfois mon classement. Je réponds qu'il est modeste et qu'il monte lentement, ce qui est vrai et me suffit. Je bats des joueurs qui me battaient, je perds encore contre ceux qui calculent mieux, et la courbe va dans le bon sens à condition de ne pas jouer les soirs où je ne devrais pas. Un chiffre ne raconte rien de tout ça ; le cahier, si.
Ma seule ambition : que le joueur que je suis dans un an trouve mes parties d'aujourd'hui un peu naïves. Pour l'instant, ça marche.
Ce que ça m'apporte
Des soirées sans écran d'abord, ce qui est déjà beaucoup. Ensuite une forme de calme : aux échecs, on apprend à ne pas répondre tout de suite, à vérifier avant d'agir, à accepter une position moins bonne sans s'effondrer. J'y retrouve ces réflexes dans mon travail et dans ma vie de tous les jours, quand quelque chose ne va pas dans le sens prévu.
Et puis il y a les gens. Le jeu rassemble des personnes de tous âges et de tous horizons, qui n'ont parfois rien d'autre en commun que l'envie de jouer une partie longue un mardi soir. C'est une manière simple et un peu désuète de se faire des amis dans une grande ville, et j'y tiens.
À un adulte qui veut s'y mettre
On m'écrit parfois pour me demander par où commencer, alors voilà ce que je réponds.
- Jouez des parties longues, dès le début. Le jeu rapide amuse, mais il apprend surtout à jouer vite, et c'est exactement le défaut dont j'essaie de me débarrasser.
- Apprenez les mats élémentaires et une ou deux finales de pions avant de mémoriser la moindre ouverture. Une ouverture par couleur suffit largement pour des années.
- Faites de la tactique un peu tous les jours, plutôt que beaucoup une fois par semaine. Dix minutes suffisent si elles sont sérieuses.
- Analysez vos défaites vous-même avant de demander à qui que ce soit. La leçon qui reste est celle que l'on trouve seul.
- Allez jouer en vrai, sur un échiquier, contre quelqu'un. C'est intimidant une fois, puis c'est la meilleure partie du jeu.
- Ne jouez pas fatigué, et ne jouez pas vexé. Une défaite appelle une seconde partie, et cette seconde partie se perd presque toujours.